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En attendant le carnaval

un documentaire de marcelo gomes

“Bienvenue à Toritama, la capitale du jeans !”
affiche un panneau publicitaire gigantesque sur lequel s’illustre un couple, lorgnant du côté du rêve américain.

Marcelo Gomes nous embarque dans cette petite ville du nord-est du Brésil, jadis village d’agriculteurs, aujourd’hui ville usine, parfaite représentante du capitalisme.

A Toritama, près de vingt millions de paires de jeans sont produites chaque année, ses habitants en ont fait une spécialité, de la conception à la fabrication en passant par la vente.

Il n’y a pourtant pas d’énormes usines, pas de zones industrielles à grande échelle. Pour cause, à Toritama, toute la main d’œuvre est auto-entrepreneuse.

Un ensemble de factions dans les maisons, les vieux garages, où les milliers de petites mains travaillent, décident de leurs horaires et n’hésitent pas, de ce fait, à les enchaîner, parfois jusqu’à 17 heures par jour. Ce système auto-entrepreneurial vend une liberté illusoire, qui leur permet de choisir un rythme dense pour gagner un salaire à la mesure de leur travail.

Entraînés dans le sillage de la course à l’hyperproductivisme, les ouvriers sont fiers de ce système, dont ils ne se sentent absolument pas les victimes.

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marcelo gomes

Je voulais vraiment comprendre ce que ces gens pensent de la vie, de quoi ils rêvent, ce qu’ils veulent ? Et ce fut un choc pour moi quand ils m’ont dit que leurs conditions de travail étaient bonnes et qu’ils étaient satisfaits de l’autonomie que leur apporte la production de jeans. Le néolibéralisme a été très efficace en ce sens : il réussit à très bien vendre ses dogmes.

Marcelo Gomes est originaire de la région de l’Agreste. C’est sur un ton nostalgique qu’il revient dans l’Etat de son enfance, le Pernambuco, pour redécouvrir un Toritama transformé par le pouvoir industriel.

Le documentaire est empreint de cette nostalgie, de cette humeur presque amère qui contraste avec la vie et le dynamisme des habitants, main d’œuvre acharnée mais pas malheureuse de son sort. Cette ambiguïté fait passer un message loin d’être simple sur le fonctionnement du néolibéralisme.

Marcelo Gomes s’abstient d’ailleurs de juger. C’est sa voix off qui narre les très belles images cinématographiques.

Finalement, le souffle de liberté réel, le moment de détente dans l’année, tant attendu, c’est le carnaval ! La dernière demi-heure du documentaire lui est consacrée. 

Les habitants de Toritama qui ont travaillé et se sont astreints pendant des mois, se mettent à préparer cet événement festif.

Toujours sous le seuil de pauvreté, ils n’hésitent pas à vendre leurs biens : télévisions, frigidaires… dans le seul but de voyager vers la mer et participer à la fête, tel un exutoire.

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"Je pensais que c’était une transgression puissante de se débarrasser de ses propres biens, même les plus élémentaires, juste à cause du carnaval. J’ai essayé d’imaginer l’intensité de leurs routines de travail et comment cela a pu conduire à une telle transgression. "
Marcelo Gomes
Réalisateur

Recherche du bonheur

On pourrait s’étonner de ce comportement étrange, de toutes ces heures de travail pour épargner de l’argent, vite dépensé ; mais n’est-ce pas, finalement, un fabuleux contre-pied envers les valeurs consuméristes ?

Le documentaire de Marcelo Gomes, outre son constat de la transfiguration capitaliste du village de Toritama, est bel et bien poétique ; en filigrane, il figure cette recherche du bonheur toujours important dans nos sociétés, qui se trouve quelque part, au mépris du travail et de l’argent.

“Tant qu’on aura besoin de faire les fous, c’est que le monde n’aura pas complètement perdu la boule.”  Marcelo Gomes

Sortie dvd le 20/04/2021

Sources :
Textes : ©Colaco – Images : ©jhrfilms

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